Nos sociétés modernes
reposent sur le principe de la relativité. Nous protégeons la liberté de pensée
(sous entendu que chaque opinion est digne d'intérêt, quelle qu'elle soit) ;
nous avançons au gré des alternances électorales dans une logique de
progressisme dans la liberté des choix de vie privée, fussent-ils amoraux (la
loi s'interdit toute promotion ou toute hiérarchisation de valeurs morales, laissant
l'individu vivre comme il l'entend en lui autorisant toute pratique, pourvu
qu'elle ne nuise pas à autrui et en interdisant par la même occasion toute
tentative de critiquer autrui sur le registre d'une morale reléguée dans la
sphère intime.
Nous sommes donc dans
un système qui assure et assume l'individualisme comme fin ultime de la vie en
société. Chaque "citoyen" est libre de vivre en marge s'il le
souhaite. Ses idées sont bonnes parce que ce sont les siennes. Les valeurs
normatives qui fondaient auparavant toute
structuration communautaire, qui la faisait exister en exigeant de ses membres
le respect des principes moraux transcendants les vies individuelles pour leur
donner un sens (l’impératif catégorique kantien) s’effacent au profit de la
seule idée d’individuation légitime du mode de vie.
En France toutefois, l'individualisme
et la relativité s’arrêtent au rejet de la morale et de la religion : Ils
ne sont pas politiques. Un fort système de répartition est instauré par l’Etat
interventionniste pour corriger les inégalités, grâce au concept ingénieux -
mais contradictoire sur le plan de la terminologie - de la solidarité imposée.
On décide à la place du "citoyen" libre qu'il devra contribuer à
telle ou telle politique solidaire, qu'il doit subvenir aux besoins de telle ou
telle catégorie de la population. Il paie des impôts, mais n'a aucune emprise
sur leur utilisation (et les alternances politiques ne remettent jamais en
question la légitimité d'une imposition précédente, car ce serait alors
admettre qu'il s'est agit d'un racket calamiteux ; tout juste peut-on critiquer
la "pression fiscale", ce qui n'est évidement pas la même chose).
De ce double constat
de liberté individuelle et de solidarité collective, décrite par Tocqueville
comme étant un objectif continuel de la France depuis le Moyen-Age et dont la
Révolution en serait le parachèvement (universalité des droits de l'homme
plaçant la liberté individuelle au sommet des valeurs à défendre mais dans une
évolution d'égalisation toujours plus forte des conditions de vie et des
statuts), il a été tiré le seul régime politique qui incarne cette marche en
avant : la démocratie. C'est même un aboutissement indépassable - puisqu'aucun
autre régime ne pourrait apporter la satisfaction de ces deux postulats, si
bien qu'on a pu parler de "fin de l'Histoire" (Francis Fukuyama).
Dès lors, on peut
s'étonner - par delà les interprétations
politiques et le brouhaha des opinions multiples qui s'expriment désormais à
l'infini - de constater à quel point la société semble aller mal, traversée à
la fois par une violence mortelle individuelle et collective, une incapacité de
plus en plus manifeste d'agréger les individus autour de ses fondamentaux pourtant
censés contenir la potentialité de la meilleure vie possible, une fronde
générale liée à un ressenti négatif qui dépasse de loin la capacité de prise en
compte des alternances électorales. Violence, mal-être, déstructuration, anomie… Le recul laisse
songeur et rappelle des périodes préfigurant des situations
pré-révolutionnaires ou de fin de systèmes.
Rien d'étonnant,
pourtant, qu'il en soit ainsi. Car nous vivons dans une contradiction
continuelle, intrinsèque à la société, à ses fondements doctrinaux, à ses
idéaux.
Une société, par
essence, est une communauté d'individus dont les membres ont en commun un
destin, une histoire, une culture, une identité, des règles de fonctionnement,
et surtout : le sentiment d'interdépendance. Or, nous avons aujourd'hui
précisément l'inverse de ce substrat sociétal. A trop avoir voulu anéantir les
principes identitaires qui servaient de vecteur au relationnel entre les
individus, qui agrégeaient la somme des individus en un peuple ayant sa
cohésion, nous avons laissé un champ de ruine à la place des certitudes morales
et des valeurs normatives. Il ne suffit pas de parler de liberté individuelle
pour créer un sens commun à une population. Au contraire, la liberté
débarrassée de l'ancrage culturel et de son enracinement provoque l'anéantissement
du lien fondamental nécessaire pour reconnaître en l'autre son inscription dans
une identité collective qui est également la nôtre. Mais pour cela, encore
faut-il que l'autre ne soit pas d'une culture étrangère incompatible ou qu'il
ne désire pas s'approprier les valeurs autochtones. Il ne faut pas non plus que
l'Etat fasse disparaître toute tradition d'appartenance, toute culture
historique sous prétexte de "changement de civilisation". Les
banlieues sont à cet égard une source sans fin d'exemples de ce qu'il ne
fallait pas faire. Mais le reste du pays souffre également que l'on ait vidé de
son sens les références à la culture française.
Etait-ce inéluctable
d'en arriver là ? Toute philosophie porterait-elle en germe une telle évolution
? Evidemment, non. Ce n'est qu'une conception particulière de la vie en société
qui nous conduit à cela, et pour tout dire, une conception française. Nous
avons crû qu'il suffisait d'ériger la liberté comme dogme absolu pour permettre
l'émancipation de l'individu et l'appropriation de sa vie. Mais, en définitive,
nous n'avons qu'inter-changé une idéologie à une autre. A la seconde que l'on
trouvait insupportable car coercitive (la morale, le droit naturel, les
principes de l'ordre chrétien) nous l'avons remplacée par une nouvelle tout
aussi indépassable et puissamment intransigeante, caractérisée par un écart
considérable entre la théorie et la réalité pratique (la croyance dans les
vertus intrinsèques de l'individu, sa capacité à définir seul son mode de vie,
la justesse de son jugement... mais à travers des choix dictés ex-nihilo, des
alternatives figées et finalement sans conséquences positives).
A la notion de
liberté et d'égalité - qui sont des absolus qui font tourner la tête mais qui
ne sont pas applicables en soi ex abrupto et dans toute leur étendue - il
conviendrait d'y adjoindre une pratique culturelle et identitaire qui puissent
redonner à la France de la fierté, de la passion, du plaisir de vivre ensemble
par delà les vicissitudes des problèmes économiques et des destins individuels
et collectifs.