samedi 7 décembre 2013

Les contradictions intrinsèques de la société portent en germe sa propre finitude



Nos sociétés modernes reposent sur le principe de la relativité. Nous protégeons la liberté de pensée (sous entendu que chaque opinion est digne d'intérêt, quelle qu'elle soit) ; nous avançons au gré des alternances électorales dans une logique de progressisme dans la liberté des choix de vie privée, fussent-ils amoraux (la loi s'interdit toute promotion ou toute hiérarchisation de valeurs morales, laissant l'individu vivre comme il l'entend en lui autorisant toute pratique, pourvu qu'elle ne nuise pas à autrui et en interdisant par la même occasion toute tentative de critiquer autrui sur le registre d'une morale reléguée dans la sphère intime.
Nous sommes donc dans un système qui assure et assume l'individualisme comme fin ultime de la vie en société. Chaque "citoyen" est libre de vivre en marge s'il le souhaite. Ses idées sont bonnes parce que ce sont les siennes. Les valeurs normatives  qui fondaient auparavant toute structuration communautaire, qui la faisait exister en exigeant de ses membres le respect des principes moraux transcendants les vies individuelles pour leur donner un sens (l’impératif catégorique kantien) s’effacent au profit de la seule idée d’individuation légitime du mode de vie.
En France toutefois, l'individualisme et la relativité s’arrêtent au rejet de la morale et de la religion : Ils ne sont pas politiques. Un fort système de répartition est instauré par l’Etat interventionniste pour corriger les inégalités, grâce au concept ingénieux - mais contradictoire sur le plan de la terminologie - de la solidarité imposée. On décide à la place du "citoyen" libre qu'il devra contribuer à telle ou telle politique solidaire, qu'il doit subvenir aux besoins de telle ou telle catégorie de la population. Il paie des impôts, mais n'a aucune emprise sur leur utilisation (et les alternances politiques ne remettent jamais en question la légitimité d'une imposition précédente, car ce serait alors admettre qu'il s'est agit d'un racket calamiteux ; tout juste peut-on critiquer la "pression fiscale", ce qui n'est évidement pas la même chose).
De ce double constat de liberté individuelle et de solidarité collective, décrite par Tocqueville comme étant un objectif continuel de la France depuis le Moyen-Age et dont la Révolution en serait le parachèvement (universalité des droits de l'homme plaçant la liberté individuelle au sommet des valeurs à défendre mais dans une évolution d'égalisation toujours plus forte des conditions de vie et des statuts), il a été tiré le seul régime politique qui incarne cette marche en avant : la démocratie. C'est même un aboutissement indépassable - puisqu'aucun autre régime ne pourrait apporter la satisfaction de ces deux postulats, si bien qu'on a pu parler de "fin de l'Histoire" (Francis Fukuyama).
Dès lors, on peut s'étonner  - par delà les interprétations politiques et le brouhaha des opinions multiples qui s'expriment désormais à l'infini - de constater à quel point la société semble aller mal, traversée à la fois par une violence mortelle individuelle et collective, une incapacité de plus en plus manifeste d'agréger les individus autour de ses fondamentaux pourtant censés contenir la potentialité de la meilleure vie possible, une fronde générale liée à un ressenti négatif qui dépasse de loin la capacité de prise en compte des alternances électorales. Violence, mal-être,  déstructuration, anomie… Le recul laisse songeur et rappelle des périodes préfigurant des situations pré-révolutionnaires ou de fin de systèmes.
Rien d'étonnant, pourtant, qu'il en soit ainsi. Car nous vivons dans une contradiction continuelle, intrinsèque à la société, à ses fondements doctrinaux, à ses idéaux.
Une société, par essence, est une communauté d'individus dont les membres ont en commun un destin, une histoire, une culture, une identité, des règles de fonctionnement, et surtout : le sentiment d'interdépendance. Or, nous avons aujourd'hui précisément l'inverse de ce substrat sociétal. A trop avoir voulu anéantir les principes identitaires qui servaient de vecteur au relationnel entre les individus, qui agrégeaient la somme des individus en un peuple ayant sa cohésion, nous avons laissé un champ de ruine à la place des certitudes morales et des valeurs normatives. Il ne suffit pas de parler de liberté individuelle pour créer un sens commun à une population. Au contraire, la liberté débarrassée de l'ancrage culturel et de son enracinement provoque l'anéantissement du lien fondamental nécessaire pour reconnaître en l'autre son inscription dans une identité collective qui est également la nôtre. Mais pour cela, encore faut-il que l'autre ne soit pas d'une culture étrangère incompatible ou qu'il ne désire pas s'approprier les valeurs autochtones. Il ne faut pas non plus que l'Etat fasse disparaître toute tradition d'appartenance, toute culture historique sous prétexte de "changement de civilisation". Les banlieues sont à cet égard une source sans fin d'exemples de ce qu'il ne fallait pas faire. Mais le reste du pays souffre également que l'on ait vidé de son sens les références à la culture française.
Etait-ce inéluctable d'en arriver là ? Toute philosophie porterait-elle en germe une telle évolution ? Evidemment, non. Ce n'est qu'une conception particulière de la vie en société qui nous conduit à cela, et pour tout dire, une conception française. Nous avons crû qu'il suffisait d'ériger la liberté comme dogme absolu pour permettre l'émancipation de l'individu et l'appropriation de sa vie. Mais, en définitive, nous n'avons qu'inter-changé une idéologie à une autre. A la seconde que l'on trouvait insupportable car coercitive (la morale, le droit naturel, les principes de l'ordre chrétien) nous l'avons remplacée par une nouvelle tout aussi indépassable et puissamment intransigeante, caractérisée par un écart considérable entre la théorie et la réalité pratique (la croyance dans les vertus intrinsèques de l'individu, sa capacité à définir seul son mode de vie, la justesse de son jugement... mais à travers des choix dictés ex-nihilo, des alternatives figées et finalement sans conséquences positives).
A la notion de liberté et d'égalité - qui sont des absolus qui font tourner la tête mais qui ne sont pas applicables en soi ex abrupto et dans toute leur étendue - il conviendrait d'y adjoindre une pratique culturelle et identitaire qui puissent redonner à la France de la fierté, de la passion, du plaisir de vivre ensemble par delà les vicissitudes des problèmes économiques et des destins individuels et collectifs.

dimanche 10 novembre 2013

Quand l’antimilitarisme a seul la légitimité de la commémoration des guerres…



Il y a quelque chose de convenu, chaque année, dans les discours des élus locaux et nationaux, lors des commémorations du 8 mai et du 11 novembre.
On rappelle les atrocités de la guerre (avec le vocabulaire  adéquat : les massacres, les boucheries, la haine des autres, les décisions politiques iniques...), on dénonce l’acharnement des chefs militaires, et on appelle de ses voeux la paix éternelle.
Après tout, qui peut être contre la paix ? Qui pourrait minimiser les souffrances des poilus dans les tranchées ? Qui oserait ne pas convenir des horreurs dont sont victimes les populations civiles en temps de guerre ?
Certes. Mais n’y a-t-il pas aussi, de la part de ceux qui nous gouvernent un devoir de vérité historique ? Car c’est en quelque sorte faire preuve d’honnêteté intellectuelle, que de rappeler que l'histoire des Etats s'est faite à travers les conflits. Consolider les limites territoriales pour permettre à une culture et une identité de s'y épanouir, consolider une présence ultramarine, défendre sa souveraineté, faire respecter le droit international, venir en aide aux Etats victimes d'agressions militaires... Tous ces motifs qui paraissent aujourd’hui suspects d’illégitimité, sont précisément ceux qui ont façonné notre civilisation et qui nous ont donné nos limites territoriales, culturelles et identitaires qui fondent la richesse de tout Etat.
Nous avons vu à quoi l'antimilitarisme des nations européennes a conduit en 1939, mais nous continuons de déplorer la guerre comme si elle ne pouvait être juste, comme si elle ne nous avait pas montré, par le passé, qu'elle pouvait se révéler salutaire pour la survie de l'Etat. La France n'avait que des bonnes raisons de se soumettre à l'envahisseur anglais au début du XIVème siècle : un pays exsangue, une population martyrisée par une soldatesque impitoyable et brutale par où elle passait, un délitement total du pouvoir politique (rappelons-nous du "roi de Bourges"). Qu'il aurait été alors facile de clamer un antimilitarisme larmoyant ! Pourtant, c'est Jeanne d'Arc qui remet un supplément d'âme dans ce Royaume décharné, et qui nous dit que pour vivre en paix, pour que se réalise la possibilité d'une vie plus douce, il faut d'abord se sacrifier encore une fois, et se battre pour son pays, terre de vie, mémoire des générations passées et promesses pour nos enfants.
On ne rend pas mieux hommage à tous les morts des guerres modernes en pleurant par antimilitarisme sur l'horreur de ces années sombres, qu'en redisant avec profondeur et respect que nous ne serions pas ce que nous sommes aujourd'hui, si sur les champs de bataille de Tolbiac, de Bouvines, de Denain, de l’Argonne ou à la Libération de Paris, dans les tranchées de Verdun et sur les plages du débarquement de 1944, des centaines de milliers d'hommes n'avaient pas considéré que leur devoir dépassait le cadre de leur propre existence.

Mais le patriotisme, la défense de valeurs propres à un peuple, la sauvegarde d’une identité tirant ses racines de l’Histoire ne peuvent plus être mis à l’honneur. Le contexte de nos sociétés actuelles, l’individualisme de nos contemporains réduits à un rôle de consommateurs sans repères normatifs, la désagrégation galopante de notre culture sous l’impact d’une immigration non intégrée, ont dessiné la nouvelle nature de l'homme moderne... anhistorique.